14 octobre 2011 - La bouquinerie "Aux trois Dumas'' debout




Par Nelio Joseph, le Nouvelliste
 
Haïti: Ceux qui, comme Gary Victor, Anaïse Chavenet, Myrtho Casséus, Francis Picot et tant d'autres, n'ont pas vécu in vivo l'écrasement au sol des larmes de joie de Bernard Chignard et le tressaillement intérieur de Carline Colagène le dimanche 9 octobre ne mesureront jamais assez le poids de la charge émotionnelle de cette journée mémorable, témoin de la réouverture officielle à Jacmel de la bouquinerie ''Aux trois Dumas'', 21 mois après sa chute le 12 janvier. « 21 mois d'angoisse ! ». Ce bout de phrase exclamative baignée de larmes lancé par Bernard Chignard, Français résidant en Haïti depuis 40 ans, cadre retraité de la compagnie Air France, suffisait à lui-même pour comprendre la traversée du désert que représentait l'après-séisme pour celui qui - sans aucune aide internationale, avec le fruit de vente de son appartement parisien, l'aide des proches et, depuis la France, le soutien de l'association des Trois Dumas de Villers Cotterêts dans l'Aisme -, après avoir collecté plus de 4000 ouvrages, a ouvert la bouquinerie ''Aux trois Dumas'', ainsi nommée en hommage au père d'Alexandre Dumas, le général Dumas, né en 1762 à Jérémie.
 
Cette bouquinerie dont la construction a débuté en avril 2008 avait ouvert ses portes le 9 octobre 2009. Le bâtiment d'origine occupait une surface de 450 m2 comprenant une bibliothèque, un stockage du fond documentaire, une école de théâtre, un espace vidéothèque et le logement personnel de Bernard Chignard. Le fond documentaire est essentiellement composé de livres (majoritairement étrangers) qui, ajoutés aux revues pédagogiques, représentent 4000. En l'espace de 3 mois de fonctionnement (9 octobre 2009 - 12 janvier 2010), la bouquinerie comptait déjà plus d'une soixantaine d'adhérents réguliers composés essentiellement de collégiens et de lycéens. « Certains élèves s'installaient ici en milieu de journée pour rédiger leurs devoirs ou venaient étudier le soir », affirme Bernard Chignard, qui vante l'affinité des jeunes Jacméliens pour l'objet livre. « J'ai compté des fiches de prêt pour un livre chaque semaine. C'est déjà beaucoup. Car en France il y a des gens qui ne lisent pas un livre par an », se réjouit monsieur Chignard, qui revient avec force détails sur la genèse de cette initiative généreuse. « L'idée de fonder une bouquinerie à Jacmel naît du fait que j'avais beaucoup de livres, presqu'un millier. Au terme de ma carrière professionnelle à Air France, il n'était pas question pour moi de les ramener en France puisque j'avais l'intention de vivre en Haïti », raconte Bernard Chignard. C'est de là que vient le fond initial de la bouquinerie. Le deuxième fond, un autre millier, vient de la bibliothèque de sa famille. A eux s'ajoutaient des livres des amis convaincus de la générosité du projet et des dons des particuliers.  Continuer >
 
 
L'espace, nouvellement construit en bois, dispose d'une salle de lecture dédiée à la mémoire du professeur Jean Claude, cousin de l'écrivain René Depestre, d'une salle de spectacle, d'un cyber café et du logement provisoire du couple Chignard. « La bouquinerie n'est pas totalement restaurée. Il reste encore beaucoup de choses à faire, mais c'est un bon début », exulte Carline Colagène Chignard, présidente de la fondation Voie lactée qui coiffe l'ensemble des activités à la bouquinerie. « C'est un grand jour. On s'était fixé comme objectif de rouvrir ce 9 octobre qui rappelle la date de l'ouverture. Il y a beaucoup d'émotions : celle des enfants qui revoient les livres dans les rayons, celle de Bernard Chignard qui, à un certain moment, a voulu tout laisser tomber », enchaîne la comédienne, qui n'a pas oublié d'envoyer des fleurs à ses sponsors : La Fil Culture Haïti (résultante d'un partenariat efficace entre les fondations de France et Culture Création), l'association des 3 Dumas à Villers Cotterets, la bibliothèque Sans frontières, Haïti Futur, la VALPACO et tant d'autres. 
 
Les personnalités invitées ont tous tiré vers le haut cette initiative qui est l'expression d'un engagement citoyen. Gary Victor qualifie d'extraordinaire la ténacité de Bernard Chignard et de sa femme. « C'est extrêmement important d'offrir aux jeunes les moyens de s'informer et de rêver. En Haïti on est toujours dans l'urgence, mais cette urgence ne doit pas occulter le besoin de lire et de promouvoir la culture, notre grande vitrine à l'étranger », argumente l'ecrivain, qui s'étonne d'entendre certaines personnes à l'étranger parler du ministère de la Culture et de la Communication comme un ministère de rien du tout. « Il y a des grands ministères et des petits ministères en Haïti. C'est un état d'esprit déplorable qui démontre qu'on nage encore dans les mêmes habitudes et qu'on ne va nulle part, car la culture est le seul lieu où on est compétitif : qu'il s'agisse de notre musique, de notre littérature ».
 
La directrice de Communication Plus, Anaïse Chavenet, n'est pas moins enthousiaste; en témoignent ses réactions : « C'est une activité qui m'enchante non seulement en tant qu'actrice évoluant dans le domaine du livre, mais également par amitié pour Bernard Chignard qui est un amoureux d'Haïti. Bernard a été un ami personnel de mon père. Il est bien ancré dans le pays. Ce sont des activités qu'il faut encourager. Je vais voir leurs besoins pour ensuite accompagner cet effort, car un livre sur lequel tombe un enfant peut changer sa vie et son destin ». Enthousiasme partagé par Francis Picot, citoyen francais residant en France, qui a fait gagner 10 000 euros à la bibliothèque après l'avoir inscrit à un concours organisé par la firme VALPACO de France. « L'événement a été une grande aventure pour moi qui découvre la culture haïtienne pour la première fois. Je suis satisfait de voir la finalité de mes démarches. Ce n'est qu'un debut. Nous projetons d'apporter des livres aux enfants ».





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