4 mai 2011 - Les marionnettes de St-Rome et de Lintho dans l’univers socioculturel haïtien
Même si on s’accroche généralement à leur force de divertissement et leur grande fonction thérapeutique, les marionnettes ne se sont jamais détournées de leur rôle social. A travers l’histoire, elles ont souvent incarné des voix que l’homme n’a pas osé s’approprier directement. Dans le carnaval haïtien, lieu d’expression à grande échelle, les marionnettes incarnent la voix de la contestation et des revendications populaires. Nés des pratiques religieuses ancestrales, ces objets animés – présentés comme des figurines – manipulés directement ou indirectement à l’aide de fil ou de tige sont apparues à des moments différents dans l’histoire des peuples. Leurs origines remontent, d’après certains chercheurs, jusqu’avant Jésus Christ. En Haïti, les données sont presque inexistantes. Mais d’après l’anthropologue Jean Coulanges, il faut chercher leurs débuts dans l’histoire du carnaval. Ce sont les Européens, argumente le professeur Coulanges, qui ont, pendant la période coloniale, introduit les marionnettes dans le carnaval haïtien. Ce fut, à cette époque, des marionnettes de dimension réduite qu’on faisait danser en tirant sur des ficelles. Ces marionnettes grandeur nature qui caractérisent aujourd’hui l’art de St-Rome et de Lintho s‘apparentent, selon M. Coulanges, à une forme de dramaturgie, le « Bread and Puppet theater », développée aux Etats-Unis au début des années 60.
Ernst St-Rome, un art notoire C’est par la porte entrebâillée du kindergarten Les papillons légers, qu’il y a plus de 20 ans, que Ernst St-Rome est entré dans l’univers des marionnettes. Banquier à cette époque, St-Rome, qui a été initié à la peinture avec par son père Gérard St-Rome et les artistes de Carrefour : Jean-René Jérôme et Jacques Valbrun, à la danse avec Vivianne Gauthier, à la musique et au chant avec Micheline Laudun Denis, a abandonné son poste à la banque pour initier les enfants du kindergarten à des activités manuelles. C’est là que St-Rome a commencé se documenter sur cet art et à le pratiquer. L’artiste a alors conscience de débarquer sur un terrain presque vierge. « A mes débuts, il existait seulement une sorte de marionnettes traditionnelles. C’était un type de marionnettes qu’on jouait dans les fêtes champêtres. Il s’agissait d’un homme et d’une femme qui simulaient l’acte sexuel. Le marionnettiste s’assoit à même le sol et joue avec ses pieds ». Figure notoire de cet art en Haïti, Ernst St-Rome se souvient de ‘‘Ti bòs’’, la première marionnette à fil qu’il a créée. Aujourd’hui, l’atelier de St-Rome à la CopArts (Communication Poly Arts), une institution qu’il codirige avec Nicole Martinez, est une galerie de personnages historique, folklorique et légendaire : Met minwi, Choukoun, etc. qui puisent leur source dans l’imaginaire haïtien et s’enracinent dans la réalité quotidienne. Son œuvre multidimensionnelle faite de marionnettes de tout type et de toute taille ; à fil, à gaine, géantes, de dimension humaine et panto (une catégorie qu’il a lui-même créée qui lui permet de manipuler plusieurs marionnettes à la fois) est une combinaison de différentes approches esthétiques et une vision du monde. Au-delà de son aspect esthétique, l’art de St-Rome est un moyen de s’affirmer et de dénoncer les tares de la société. Ses marionnettes ne se sont jamais écartées de leur rôle social. Au carnaval, les personnages que CopArts a créés, tout en respectant le thème officiel de l’événement, véhiculent des messages qui vont au-delà du simple fait de danser qui caractérise l’esprit de cette grande fête populaire. La CopArts présente toute une mise en scène qui combine le visuel et le graphique pour dénoncer, proposer. Le marionnettiste est préoccupé par les questions liées à l’environnement et l’état d’insalubrité de la rue « dans une des éditions de carnaval nous avons dit aux gens de cesser de « gouyer » (faire l’amour) sur les fatras ». Ses créations s’orientent en ce sens afin de stimuler des réflexions sur nos laxismes, nos négligences. St-Rome caricature les personnages politiques à l’image du fameux personnage « Grand mangeur » qu’il a campé pour dire aux politiciens : cessez de faire d’Haïti une vache à lait « Nous avons créés également des spectacles sur des questions de sensibilisation liées aux conflits terriens pour la MICIVIH (mission des Nations Unies en Haïti) dans l’Artibonite où la question de la terre est une question de vie et de mort, travaillé sur des rapports police-population et accompagné des enfants de la Maison l’Arc-en-ciel dans leur aventure dans des camps au lendemain du séisme, etc. ».
Les personnages grandeur nature de St-Rome sont remarqués également dans les festivals, les spectacles de théâtre et de variété. Le marionnettiste a évolué aux cotés du metteur en scène haïtien Syto Cavé et d’autres metteurs en scène connus. En 2009, il a mis en théâtre de marionnette la pièce La famille des Pitites cailles de Justin Lhérisson au festival Quatre Chemins organisé par la Fokal, l’Institut Français d’Haïti et la Charge du Rhinocéros de Belgique. Sa participation a été un véritable succès. Des observateurs estiment que c’est la première fois qu’un spectacle de marionnettes atteint ce niveau de maturité esthétique. Par son travail Ernst St-Rome contribue à donner une certaine popularité et un grand élan à cet art. A CopArts, le plus ancien théâtre de marionnettes en Haïti fondé en 1986 par Nicole Martinez, où il est directeur artistique, St-Rome a fait école. Ses disciples, de près ou de loin, animent des spectacles un peu partout à travers les rues, dans des écoles et d’autres événements culturels. Ernst St-Rome déplore le fait qu’il n’y a pas jusqu'à présent une vraie école de marionnettes dans le pays comme il n’y en a pas non plus en matière de théâtre. « Nous avons certes à CopArts des cycles de formation, mais nous n’osons pas nous assumer comme école. Car pour avoir une école, il faut un curriculum, des professeurs qualifiés, une structure d’accueil, etc. », avoue le marionnettiste qui plaide pour une véritable politique qui tient compte de notre diversité culturelle.
Lintho, la génération de la relève Disciple avéré et talentueux de St-Rome, Paul Junior Casimir Lintho travaillait déjà comme sculpteur quand il a découvert cet art à l’atelier CopArts. Voyant Ernst St-Rome à l’œuvre un jour, Lintho s’est laissé fasciner par la souplesse de l’argile et la beauté des marionnettes. « Lisant cette fascination sur mon visage, il m’a invité à le rejoindre à l’atelier ». Voila comment a débuté une aventure qui, aujourd’hui, s’est muée en passion. Lintho se lance sans sourciller dans la fabrication des têtes en papier mâché avant de s’aventurer dans la manipulation. Lintho a appris tous les contours du métier : du papier mâché à l’argile, de la fabrication à la manipulation et a manipulé tous les types de marionnettes. Des disciples de St-Rome, il se distingue par son dévouement, son ancienneté et son grand talent et s’impose comme l’étendard de la génération de la relève. Modeste comme lui seul, on le retrouve dans presque toutes les grandes reussites de la CopArts. Sans divorcer avec son maitre, Lintho crée son propre atelier ‘‘Komedi Lakay’’ dans un quartier populaire de Carrefour Feuilles, à Port-au-Prince qui a reçu, a l’occasion du premier carnaval d’après 12 janvier, le support financier du Réseau Culture Haïti. Plus d’un an après le séisme qui a renversé son atelier, les marionnettes multidimensionnelles de Lintho, témoins d’une véritable tranche d’histoire de notre réalité sociopolitique, sont encore empilées dans une tente de fortune où se côtoient, dans un grand désordre, regards humains et formes esthétiques. Car c’est dans cet espace coincé que l’artiste se voit obligé de loger sa femme et ses enfants. L’art de Lintho est le prolongement de celui de son maitre avec un regard constant sur la réalité sociopolitique haïtienne. Il est de ceux qui croient que l’art doit être au service d’une idéologie. Ses spectacles fustigent la notion de ‘’restavèk’’, un phénomène très fréquent en Haïti. « Nos marionnettes parlent aux gens en leur disant que les restavèk sont aussi des humains qui méritent d’être traités comme tels ». L’art doit servir de courroie de transmission pour éduquer et former les gens. « Nous apprenons aux enfants l’art du recyclage en marionnette. Ils apprennent à se servir des déchets qui polluent l’environnement pour créer des œuvres d’art. Ils se servent des boites de tampico, de fiesta, de ragaman, etc. pour fabriquer des mains de marionnettes et d’autres personnages artistiques ». Comme nous parlons de fonction sociale des marionnettes, Lintho nous emmène au carnaval, lieu de grand rassemblement populaire qui permet d’éduquer les gens à une plus grande échelle. « A la dernière édition du carnaval, j’ai campé le personnage cholera avec tout ce qu’il a de symbolique ». A un moment où cette épidémie faisait rage dans le pays, il fallait dire aux gens qu’ils doivent se prendre en main en appliquant les règles d’hygiènes pour ne pas être la proie facile de cette maladie qui a déjà fait plusieurs milliers de morts en Haïti. L’art a cette vertu d’éduquer les gens tout en les divertissant.
Modeste père de famille, Lintho remue ciel et terre pour élever ses enfants. Il combine un gros lot de métier ‘’Electricien, bòs peintre, bòs maçon, sculpteur et marionnettiste’’ qu’il accumule dès son jeune âge pour pouvoir joindre les deux bouts. Il anime de surcroit des ateliers de formation avec des enfants défavorisés des quartiers populaires de Grand-Ravine, de Cité Soleil pour le compte de ATD Quart Monde et d’autres organisations.
Dans leurs discours, les officiels brandissent l’art et la culture comme moyen par excellence pour sortir le pays du bourbier il se trouve. Mais rien n’est fait dans la pratique pour matérialiser les discours. Aucune politique culturelle n’est mise en place pour encourager et encadrer les créateurs. Devant l’inaction des responsables politiques, Certains artistes – qu’ils soient comédiens, chanteurs, peintres, marionnettistes ou autres – sont obligés de recourir aux institutions culturelles privées pour pallier à cette absence totale de politique. D’autres n’ayant aucun recours travaillent avec les maigres moyens dont ils disposent ou abandonnent définitivement le secteur. Le Réseau Culture Haïti organise une levée de fonds au profit d’Atelye Komédi Lakay lors du Bal Créole « spécial Haïti » qui se déroulera le 8 mai à la Bellevilloise, Paris et invite dans le cadre d’une résidence de création et d’ateliers, en partenariat avec Anis GRAS le lieu de l’autre à Arcueil (France) Junior Lintho ainsi que son collègue, Emmanuel Simon, du 23 août au 31 octobre. Ce sera l’occasion pour eux, au cours de ce séjour, de se rendre au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville Mézières et de rencontrer d’autres passionnés de cet art. Nélio Joseph / Réseau Culture Haïti Dans la même rubrique :
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